3- Les « 12 heures » de travail sont-elles dangereuses ?

Des Américains aux Français en passant par les Anglais :

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Selon une étude présentée le 8 juin 2010 à San Antonio (Texas – 24ème Congrès SLEEP 2010, organisé par l’Associated Professional Sleep Societies) certaines infirmières accuseraient jusqu’à 48 défaillances sur une garde de 12 heures. En cause, des services trop longs et une difficulté, avec les responsabilités familiales, à récupérer suffisamment. Le Dr. Geiger-Brown(1) a publié un article recommandant de mettre fin à la pratique de la planification de gardes infirmières de 12 heures. Elle note par exemple que deux études en laboratoire et en milieu de travail ont confirmé (par électroencéphalogramme) qu’une sieste de 20 minutes pendant la période de 12 heures confère une vigilance supplémentaire. (voir notre article : Et si la sieste préventive devenait une solution ?) Elle préconise une planification des tâches les plus difficiles au début de la journée de travail et les plus faciles à la fin (après 8 heures) Enfin, il est impératif de fournir des aliments nutritifs pour ceux qui travaillent de nuit afin que les travailleurs puissent manger et se ravitailler correctement.
Selon une autre étude menée par des chercheurs de l’University College de Londres, plus de 11 heures de travail par jour augmentent de 67% le risque de crise cardiaque :
D’autres études vont dans le même sens au Canada, en Allemagne.

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Quelques données scientifiques :

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La science a démontré que l’horloge biologique de chaque individu était différente et que les réactions à des changements de rythme l’étaient aussi. En conséquence, il y a ceux qui supportent sans gène immédiate et ceux qui ne peuvent pas s’adapter. Ce n’est pas de la mauvaise volonté ; c’est de la biologie et plus exactement de la chronobiologie.
L’alternance veille-sommeil correspond à un rythme circadien (appelé ainsi car sa période avoisine 24h), l’un des cycles fondamentaux chez l’Homme. Toutes nos activités métaboliques, physiologiques et psychologiques ont des rythmes circadiens. Au cours des 24 heures, notre vigilance passe par des hauts et des bas et ces pics répondent à une structure temporelle.
Il est indispensable à l’organisme de bénéficier d’une nuit de sommeil d’une durée d’environ de 7h. Cette durée de sommeil est proportionnelle au temps d’activation dans la journée. Plus on est actif, plus on a besoin de sommeil. L’augmentation de la durée de travail entraîne de ce fait un besoin accru de sommeil.
Cependant, lors de longues durées de travail impliquant de passer plus de temps au travail que chez soi, la durée de sommeil est souvent réduite pour se plier aux impératifs familiaux.
En effet, lorsqu’un salarié travaille 12h et qu’il met environ 30 minutes pour se rendre au travail, il s’absente de chez lui un minimum de 13h00. Au lieu de bénéficier d’un temps de décompression entre son travail et ses obligations familiales, il rentrera le plus rapidement possible chez lui pour s’occuper dès son retour de son foyer. Il n’y aura pas de temps de démobilisation ce qui l’obligera à être encore et toujours vigilant…
L’un des principaux risques de temps de travail supérieur à 8h est de limiter le temps de sommeil alors même que celui-ci aurait besoin d’être plus important. Ce manque de sommeil entraîne immanquablement une accentuation des signes de fatigue lors de la journée suivante. L’effet cumulatif n’est pas compensé à long terme par les repos supplémentaires accordés.
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En France, les expertises demandées par des CHSCT confirment les craintes.

·  Expertise du Cabinet Isats-CH de Beaujon-Paris (décembre 2008)

« Lors de nos entretiens avec des agents travaillant ou ayant travaillé en 12h, ces salariés ont fait part de temps de repos insuffisants entre deux semaines de travail. Ils expriment des difficultés à compenser la fatigue accumulée au cours de leur « grande semaine » et se plaignent de fatigue lorsqu’ils recommencent leur semaine de travail.
Ils expliquent que cette fatigue ne s’est fait ressentir qu’après une période d’environ un an ».[…]
« L’augmentation de la ration glucidique, grignotage, casse-croûte froid et riche en lipides entraîne de fréquents troubles digestifs, lourdeur digestive, troubles intestinaux, constipation. Par ailleurs, on observe parfois une prise de poids chez ces salariés ».

·  Expertise du Cabinet Technologia au Centre Hospitalier de Cannes (juin 2011)

« Le passage en 12 heures constitue une dégradation des conditions de vie familiale et personnelle, de la protection de la santé et de la sécurité des salariés, sans compter l’augmentation potentielle du risque pour les patients liée à une baisse de la vigilance engendrée par l’élargissement des plages horaires. »
Pour ce cabinet d’expertise qui est un des plus réputés de France (Dossier France Télécom, Renault, etc.,) pour qu’un passage en 12 heures soit envisageable, plusieurs points de blocage doivent être levés.
  • Les agents placés sur une durée quotidienne de travail en 12 heures devront obligatoirement être du personnel volontaire pour cette organisation particulière ;
  • Un suivi médical renforcé devra être organisé (avec prise en compte du temps médical nécessaire) pour les agents en 12 heures (et notamment en poste de nuit) ;
  • Le retour à des horaires classiques devra intervenir aussi bien sur demande de l’agent qui cesse d’être volontaire que sur recommandation médicale ;
  • Des postes réservés devront être disponibles et la garantie d’un nombre minimum de propositions de poste doit être donnée pour les éventuels reclassements ;
  • Le temps de transmission des consignes aux relèves ne devra pas amener à porter la journée de travail à plus de 12 heures ;
  • Des mesures d’amélioration des conditions de travail permettant de contre balancer l’aggravation automatiquement produite par l’allongement de la journée de travail (effectifs supplémentaires, pauses supplémentaires (minimum 2 fois 20 minutes), salle de repli et salle de repos équipées, etc.).
Ces différents points devraient être construits dans le cadre du CHSCT et du CTE. Ils devraient ensuite faire l’objet de négociations et d’un accord avec les organisations syndicales. Cet accord devrait subordonner la possibilité de déroger à la loi à sa pérennité et à celle des mesures qu’il contiendra. »

La Mission d’Expertise d’Audit Hospitalier (MEAH) a publié un guide des bonnes pratiques sur la gestion du temps de travail en février 2009. On peut y lire :

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« Selon l’analyse de la charge de travail qui peut être faite, on pourra s’interroger sur la faisabilité de certaines organisations temporelles et leurs risques induits.
C’est le cas en particulier avec des postes de travail longs (10 ou 12h). Ces organisations sont envisagées pour des raisons économiques (réduction des temps de recouvrement), sociales (diminution du nombre annuel de jours de travail) ou de continuité de prise en charge (une seule prise de relais par jour). Mais il faut s’assurer que les inconvénients en termes de pénibilité ne sont pas trop élevés, car le risque à terme d’effets induits négatifs peut exister (fatigue et arrêts maladie, turn-over, etc.) Il faut s’interroger sur le choix des horaires de début ou de fin de travail en termes d’impacts sur le sommeil (surtout si les salariés habitent loin de l’établissement et ont des temps de trajet importants).
Toutefois, cette pratique présente aussi l’inconvénient de raccourcir notablement le temps de repos, en dessous des 12 heures obligatoires. Outre la pénibilité induite, cela peut entraîner l’obligation d’une contrepartie en temps de récupération qui est coûteuse. »

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Bilan :

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A la lecture de ces études et expertises, l’organisation du travail en 12 heures présente de nombreux aspects qui, à moyen terme, ne sont pas profitables aux salariés. Cette forme d’organisation du travail doit s’accompagner de mesures visant à protéger le salarié des conséquences négatives. (nombre de jours de travail limité à trois maximum par semaine, pauses augmentées, repas adaptés, …) Sans cela, c’est une situation dangereuse qui présente un risque pour la santé de ceux qui la pratiquent. Les conséquences prévisibles engagent la responsabilité de l’employeur.
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Pour autant l’engouement de certains professionnels pour ce type d’organisation peut se comprendre. Les témoignages qui nous parviennent, démontrent l’incohérence totale de certains plannings. Des horaires différents tous les jours, des repos isolés, irréguliers, des « repos rappelables » où l’agent doit rester chez lui au cas où, des semaines blanches où l’agent sera positionné au jour le jour selon la demande, des enchaînements « soir-matin » avec seulement 8 heures entre les deux journées, etc. etc. Ces situations sont toutes aussi illégales que les 12 heures et toutes aussi dangereuses pour la santé des personnels et la sécurité des malades. Cela ne relève plus d’un problème d’organisation.
Seule une augmentation du nombre d’emplois, (40.000 au plan national revendique FO-Santé) peut garantir des plannings réguliers et le respect absolu des règles du temps de travail à l’hôpital, des règles qui protègent les personnels et  la qualité des soins.
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Les 12 heures ne sauraient être une réponse adaptée.
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DG
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(1) Pr.Jeanne Geiger-Brown, professeur agrégé à l’Université du Maryland School of Nursing (Baltimore)- Co-directrice, Centre de recherche Travail et Santé
 

Cet article en PDF 3 pages

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en complément:.

http://fo-sante.org/2013/02/les-2x12h-une-solution-au-conflit-de-temporalites-du-travail-poste/ 

un entretien avec une universitaire chercheur qui travaille sur les 2x12h

1 comment for “3- Les « 12 heures » de travail sont-elles dangereuses ?

  1. BRIAVAL jean-marc
    2 août 2011 at 11 h 30 min

    Sujet on ne peut plus d’actualité où semêle sur le terrain la subtile réflexion et « équilibre » entre le souhait de l’ agent à faire 12 h voire plus sur des services de garde par ex et la notion impérative de la santé au travail et les effets négatifs sur l’ atteinte au rythmes biologiques de l’ agent à moyen et long terme.

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