Infirmière à la recherche de temps !

12h-fatigueThipaine, de son nom d’emprunt pour cet article, est infirmière dans un service de médecine d’un hôpital de province. Elle raconte un moment de sa journée de travail qu’elle souhaiterait ordinaire.

Je pose une perfusion. Pff Elle retire sa main au moment où je la pique. Je dois réessayer. Deuxième essai ! Ouf ! Elle n’a pas bougé. Ca y est. C’est bon. C’est fini. Un sourire et je pars entreprendre la tournée des prises des constantes (prise de tension, températures, etc.) Je dois faire vite parce qu’après j’ai des perfusions à poser.

– Oui Madame j’arrive. Un verre d’eau ? Vous n’avez pas de bouteille ? Ah vous ne pouvez pas lever le bras ? Voilà !

– Non Monsieur, je n’ai pas le temps de vous accompagner à la boutique.

Tiphaine commence la préparation des médicaments, mais :

─ Dit Tiphaine, va voir le 106, il est encore très agité !

─ J’y vais !

Je rentre dans la chambre de ce patient qui est atteint d’une BPCO (broncho-pneumopathie chronique obstructive), de plus diabétique et souffrant d’obésité et d’apnée du sommeil. Il est tourné sur le côté.

– Bonjour Monsieur je viens vous prendre la tension.

Il tend le bras sans dire un mot. Il tourne la tête pour la prise de température sans rien dire. ─ Vous ne semblez pas bien. Qu’avez-vous Monsieur ?

Là, il se retourne brusquement et me regardant droit dans les yeux :

─ Plein le cul ! Ca fait deux plombes que j’attends et personne. On peut crever ici.

─ Que voulez-vous ?

─ J’en ai mare je veux me suicider.

─ Et pourquoi vous voulez faire ça ?

─ Pour des tas de choses car j’ai mal partout et on me dit rien. Faites moi une piqûre pour en finir.

– Mais je ne peux pas faire ça !

– Eh bien alors foutez le camp ! Ce n’est pas en me prenant le pouls que je vais aller mieux ! Vous faites chier tous là avec vos trucs. A quoi ça sert tout ça! On ne me fait rien ici, autant crever ! J’ai beau dire au docteur et aux infirmières ce que j’ai, il y a rien qui se passe

Je m’assoies sur le bord du lit, je sors ma feuille de transmission, et je lui dis :

 

– Allez-y ! Dites moi tout. Je note. Je vous écoute et je me renseigne après.

Il me regarde avec les yeux grands ouverts, s’apaise et me décrit ses symptômes:

– J’ai les jambes qui brûlent souvent ! Pourquoi ça fait ça ? Mes yeux me font mal ! Au moindre effort je suis épuisé. Je ne peux plus marcher longtemps. Je ne peux plus rien faire. Je ne sers à rien ! Je ne peux même plus aller chasser ! On m’a promis une nouvelle machine pour mon apnée et je n’ai même pas de nouvelles. Je ne sais même pas si je vais l’avoir ! On ne me dit rien!

Je quitte la chambre et je reviens quelques instants après.

– Alors je vous explique : le diabète peut causer des douleurs aux jambes et une baisse de l’acuité visuelle. C’est normal. La maladie que vous avez entraîne un essoufflement à l’effort d’abord, puis au repos. Vous ne pouvez peut être plus chasser, mais vous êtes encore là et bien en vie. Mon rôle à moi c’est aussi de vous aider à trouver des façons de vous adapter à la maladie. Pour la commande de la machine je viens de me renseigner, c’est en cours, elle va arriver. Donc pas d’inquiétude.

Il me regarde, me dit merci et rajoute :

– C’est la première fois qu’une infirmière me pose des questions….d’habitude elles rentrent, font leur truc et repartent.

J’ai même droit à un sourire. Et là je me dis, c’est con que je ne puisse pas faire ça tous les jours….prendre le temps d’écouter…….

Tiphaine n’a pas le temps de répondre à tous les malades. Elle échangerait bien cette violence contre un peu de temps. Mais le cadre n’a pas de temps à lui donner. Alors Tiphaine subit la violence, ici légère, mais parfois plus directe. Elle fait ce qu’elle peut mais la supporte de moins en moins. Elle voudrait simplement faire son travail sereinement.

Tiphaine, infirmière

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1 comment for “Infirmière à la recherche de temps !

  1. Madeleine Etryn-Behar
    10 mai 2014 at 14 h 24 min

    Voilà un très bon exemple du lien entre temps disponible et violence.

    Une meilleure connaissance des patients par la stabilité des équipes et le temps de transmission pluridisciplinaire entre équipes successives aurait permis de ne pas avoir besoin d’aller rechercher les informations.

    Plus de temps pour l’éducation de ce diabétique permettrait d’éviter des complications bien plus chères que le temps d’écoute et de concertation.

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