Une médiation qui valait bien un livre

(article paru dans miroir social le 11 juillet)

« Les pacific’acteurs« , c’est un voyage conflictuel qui se lit comme un roman.

Un appel du responsable de ma fédération, un avion et le lendemain me voilà plongé au cœur d’un violent conflit à l’hôpital de Saint-Pierre-et Miquelon.

Sur cet archipel, j’ai rencontré la servitude, un bout de République abandonné. Des alertes y sont souvent lancées en direction des ministères de la métropole pour que les droits des habitants de Saint-Pierre-et-Miquelon soient identiques à ceux des habitants de la métropole.  Elles sont le plus souvent ignorées et cette absence de réponse laisse certains maîtres locaux régner sur les sujets. S’installe alors une sorte de féodalité qui ne touche malheureusement pas que les salariés de l’hôpital dans cet archipel.



Ici, rien n’est parfait mais ils ont osé dire « ça suffit ». Il en est ainsi partout. Rien n’est définitivement acquis. Une occasion pour citer cet enseignement de Kant [1] qui jalonne souvent mes écrits : « Il est de la nature intelligible de l’homme de pouvoir par une décision se constituer comme sujet libre. La liberté n’est jamais acquise, elle est sans arrêt menacée. Elle doit toujours faire l’objet d’une lutte courageuse ».

Mais la lutte courageuse se heurte souvent aux capacités de chacun de pouvoir la mener. Lorsque le salarié est cloîtré dans une précarité qui peut remettre en cause chaque jour ses propres conditions d’existence, la lutte peut alors devenir suicidaire si elle n’est pas accompagnée d’un puissant collectif, seul capable de la protéger.

Salarié depuis 40 ans, syndicaliste depuis plus de 38 ans, accumulant les expériences les plus diverses dans le domaine de conflits du travail, de leur organisation à leur réalisation, ayant participé à de nombreuses négociations pour améliorer au quotidien les conditions de travail des salariés ou permettre la signature (ou la non-signature) d’accords nationaux, je ne pouvais imaginer être placé un jour dans les circonstances présentes.

L’expérience que j’ai acquise dans le cadre de la prévention des risques professionnels, de la souffrance au travail, du mal-être, de ce que d’aucuns dénomment les risques psychosociaux et qui sont en fait en grande partie liés à des contraintes de l’organisation du travail, m’a beaucoup aidée pour comprendre et traiter ce conflit dans lequel je me suis retrouvé bien malgré moi.

  • Le contenu de cet essai illustre par l’exemple toutes les facettes des traumatismes du travail, les conséquences d’unmanagement défaillant ou bien encore le cœur du débat social.


Saint-Pierre-et-Miquelon ne m’était pas inconnu puisque j’y avais séjourné une petite semaine il y a dix ans pour délivrer à des militants syndicaux quelques enseignements pratiques. Les souvenirs que j’en rapportais ont été suffisamment prégnants pour qu’ils resurgissent immédiatement dès que le nom de cet archipel m’était cité. Sans dévoiler le contenu du présent récit, je peux affirmer que cet endroit n’est comparable à aucun autre. Perdu au sud du Canada, ce caillou qui abrite un peu plus de 6 000 habitants est quelque peu délaissé par la métropole et peut-être même par la République. Contrairement à tous les autres territoires ou départements d’outre-mer, là bas, pas ou peu de touristes. Les coûts de transport sont au-delà du raisonnable, ce qui renforce un peu plus le sentiment d’isolement et d’abandon. Rien à voir avec la Réunion, Mayotte ou encore les Antilles qui du fait le climat et du nombre d’habitants bénéficient d’une plus grande considération de la part ce ceux qui décident et qui bien souvent y séjournent. Être muté à Saint-Pierre-et-Miquelon est presque vécu comme une punition par ces « mayoux » contraints. Ce n’est pas pour autant que des facilités sont accordées aux Saint-Pierrais et aux Miquelonnais à hauteur des contraintes qui sont les leurs.

Ceci peut en partie expliquer les façons très particulières de déclencher un conflit et de le gérer. Mais ce n’est pas l’unique raison de la rédaction de cet ouvrage. L’aventure qu’il expose restera pour moi l’un des meilleurs moments de ma carrière militante. Je dis souvent que lorsque l’on n’est plus en capacité d’apprendre, c’est que l’on est cliniquement mort. J’ai appris. La conjugaison de cet apprentissage et des savoirs accumulés précédemment renforcent et confortent l’engagement que j’ai pris il y a trente-huit ans de passer du temps aux côtés de ceux qui sont atteints dans leurs conditions d’existence. Je ne savais pas que cela durerait aussi longtemps. Je ne savais pas non plus que l’engagement est une école formidable qui permet de découvrir toutes les facettes de l’humanité. L’humanité qui permet à l’homme d’observer, de comprendre et d’agir avec intelligence et sensibilité. Mais cette école de la vie permet aussi de rencontrer des êtres qui ne flattent pas cette humanité, soit parce qu’ils l’ont perdue, soit parce qu’ils ne l’ont jamais rencontrée. Le choc des incompréhensions peut alors déboucher sur des situations conflictuelles qui auraient pu s’éviter si, d’un côté comme de l’autre, la finalité de l’œuvre commune (ici, le sens du travail) n’avait pas perdu son humanité. La compétence fait autorité mais, a contrario, le manque de compétence débouche trop souvent sur de l’autoritarisme.

Notre époque abandonne l’humanité au profit de diktats de toutes natures qui sévissent dans tous les secteurs et qui frappent durement ceux qui n’ont pas la capacité de se défendre, soit parce qu’ils sont dans des situations précaires, soit parce qu’ils ont perdu leur liberté et gagné leur servitude. « Chez les hommes libres au contraire, c’est à l’envie, à qui mieux mieux, chacun pour tous et chacun pour soi : ils savent qu’ils recueilleront une part égale au mal de la défaite ou au bien de la victoire.

Les Pacific’acteurs. Voyage conflictuel à Saint-Pierre-et-Miquelon.

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