Redonner du temps à l’HÔPITAL…!

MONTRE1Entretien avec Jean Marie Ernouf [1], Infirmier au Centre Hospitalier d’Agen dans le Lot et Garonne. Ce syndicaliste FO, à la demande du Fonds National de Prévention, a participé au groupe de travail mené par Sciences Po de Bordeaux qui a publié dernièrement le rapport original sur la prévention des risques psychosociaux . Le Blog FO-santé l’a interrogé pour en savoir plus.

 Jean Marie Ernouf, Bonjour. Tu as participé à la réalisation du rapport « Pour une prévention durable des risques psychosociaux dans les fonctions publiques et hospitalières ».

Comment l’infirmier que tu es a-t-il pu s’exprimer au milieu de ce parterre d’experts ?

La parole a toujours été libre dans le groupe de travail, cependant l’expérience était nouvelle pour moi, je n’avais jamais participé à des groupes de travail réunissant un «casting » d’experts aussi important. Il m’a fallu un temps d’adaptation, ma fonction a peut-être été de « ramener sur terre » nos experts ? C’est avec des exemples concrets que je pense y être parvenu.

En quoi ce rapport est-il différent des autres ?

Différent déjà de par la volonté de notre commanditaire de ne pas « pondre » un rapport de plus sur les RPS ni un guide de bonnes pratiques, ni un recueil de protocoles, de par la constitution du groupe alliant hommes et femmes de terrain et experts et enfin de par le management du groupe par MM. Laffore et Le Graert de IEP de Bordeaux qui ont su synthétiser nos échanges et nous aider à dégager un « consensus » dans des délais « contraints ».

Ce rapport ne donne pas de recommandations mais des points de vigilance. Peux-tu nous expliquer cela ?

La réponse est en partie dans la précédente question. Le groupe n’a pas voulu tomber dans le panneau et réaliser un X ieme guide. De plus il fallait prendre en compte le cadre particulier du service public qui est pour le moins bousculé par l’irruption des pratiques managériales du secteur privé.

Le service public recouvre des activités des plus « triviales » au plus « nobles » et une utilité publique indéniable. Émettre des recommandations ou des protocoles aurait forcément amené à être réducteur.

Ce rapport mentionne la nécessité de produire une « intelligence collective » qui remet en cause la voie hiérarchique descendante. Qu’en penses-tu ?

L’intelligence collective ne peut se réduire à la somme des intelligences individuelles!!! Fussent-elles organisées de façon hiérarchique et descendante !

Il faut créer un cadre, un espace de parole où l’ensemble des agents peuvent s’interroger, dialoguer, s’approprier leur travail, devenant auteurs et interprètes de leur travail et non plus simple exécutant. L’hôpital est constitué d’un mille-feuille de hiérarchie, souvent déconnecté du réel. Hiérarchie qui impose aux agents leurs normes qualité, leurs référentiels, leurs protocoles … dépossédant ainsi les agents.

mais Il ne faut tomber dans l’illusion de l « autogestion  …

Le rapport dit, que pour faire un bon usage des instances de dialogue entre représentants du personnel, direction et même cadres de proximité, il faut passer d’une préoccupation « santé » à une logique « qualité de vie au travail ».

La qualité de vie au travail est-elle une ambition de l’infirmier syndicaliste que tu es ?

Je suis avant tout un soignant, quand j’entends le mot « qualité », je deviens méfiant. Le concept de Qualité vient du monde de l’industrie. Le but de la qualité industrielle est de produire de façon standardisé des biens de consommation (je résume beaucoup). Vouloir appliquer les méthodes de cette Qualité à l’hôpital est une erreur pour moi. Le soin ne peut être standardisé.

Pour en revenir à la notion de « Qualité de vie au travail », je lui substitue la notion de « vivre bien dans son travail « ! Ce n’est pas contradictoire. D’ailleurs …

Mon profil de soignant me fait toujours envisager les problèmes sous l’angle de l’humain en premier… Quelles conséquences sur l’humain.. .

Les instances CTE et CHSCT devraient être le lieu du dialogue entre RH, médecin du Travail et représentants des personnels. Ils sont souvent des lieux d’affrontements …

Enfin le rapport insiste sur la nécessité d’offrir aux agents les moyens de faire entendre leurs points de vue et de les intégrer dans des visions partagées de l’avenir de leurs organisations.

Que faudrait-il faire pour que l’hôpital mette en œuvre ce vœu ?           

Redonner du temps à l’HÔPITAL…!

Tout doit aller très vite, les patients sont devenus des usagers, les durées de séjour doivent être les plus courtes possibles sinon l’hôpital perd de l’argent. Tout doit être « tracé » et réalisé selon le protocole qui vient souvent d’en haut et auquel le réel du patient échappe toujours. Les agents n’ont plus le temps de parler, de se parler, de parler de leur travail dans un temps « institutionnel ».

Les « transmissions orales tendent à disparaître avec la diminution du temps de chevauchement des équipes… On doit donner ce temps de parole aux agents.

Voilà …..

entretien réalisé le 12 septembre 2013 

note : Ce rapport n’engage pas la fédération FO. Il est intéressant parce qu’il aborde les problèmes de l’organisation du travail qui est directement une affaire de management interne.

Quelques phrases relevées :

  • « Les RPS prennent leur source dans des mutations du travail, mutations elles-mêmes liées aux transformations des entreprises et organisations. »
  • « Les RPS, ou plus exactement la construction progressive de ces RPS, sont à comprendre comme un effet et donc un symptôme des reconfigurations organisationnelles, et notamment de celles qui ont affecté et affectent les services publics. »
  • « Au modèle de l’institution stable dans ses structures et pérenne dans le temps se substitue une logique d’institutionnalisation permanente sur fond d’incertitude, de mutabilité et de capacités d’adaptation. »
  • « Certes, le pouvoir de commandement ne disparaît pas, mais il se dilue dans des formes de « pilotage » des activités plus subtiles et avec un fort potentiel manipulateur ».

 

La Fédération FO des services de santé reste convaincue que la réduction des effectifs, le manque de respect des agents et de leurs droits sont des facteurs déterminants des mauvaises conditions de travail et donc le berceau des risques psychosociaux.

Un prochain article détaillé présentera ce rapport « Pour une prévention durable des risques psychosociaux dans les fonctions publiques et hospitalières ».


[1] Jean-Marie Ernouf est un infirmier de 54 ans. Après avoir travaillé 10 ans comme visiteur médical il fait des études d’infirmier pour être diplômé en 1998. En 1999 il entre à l’hôpital d’Agen comme infirmier contractuel avant d’être titularisé en 2003. En 2004 il adhère au syndicat FO. En 2007 il prend la responsabilité de secrétaire de syndicat. En 2010 il s’investit au niveau régional pour devenir secrétaire régional adjoint des syndicats FO des services de santé de l’Aquitaine. Il est nommé depuis représentant des hospitaliers FO à l’ANFH et au CGOS régional. En 2011 il obtient une licence professionnelle de prévention des risques professionnels en service de santé à l’UPS De Toulouse.

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